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L’expérience athénienne présente des spécificités uniques.

Retour en grâce du tirage au sort, évocation de Solon abolissant les dettes de ses concitoyens, force est de constater que la référence à Athènes continue de nourrir notre imaginaire politique, au moment où notre propre régime s’enfonce dans la crise. L’absence du principe même de représentation politique et le lien direct des citoyens sur le processus législatif ont de quoi laisser songeur dans un pays où moins de 9 millions de voix suffisent pour gouverner, sans heurts, pendant cinq ans une population de 67 millions d’habitants. Bien sûr, l’assise esclavagiste du modèle athénien vient rapidement tempérer l’enthousiasme, de même que l’exclusion des femmes de la vie politique. On s’imagine aisément débattre de questions politiques, sur le versant ensoleillé de la Pnyx, beaucoup moins être réduit à l’état de simple corps, chargé d’extraire l’argent des mines du Laurion. Et pourtant, si l’attrait persiste, c’est bien parce que l’expérience athénienne présente des spécificités uniques qu’il convient de détailler. Trois moments peuvent être distingués dans la mise en place de ce modèle politique.

Différentes étapes de la mise en place de ce modèle politique
621 av. J.-C., dans un contexte de crise sociale extrême, Dracon fait, pour la première fois, mettre par écrit un code de lois. L’objectif ici est le retour à l’ordre, ce qui explique qu’il soit passé à la postérité pour la sévérité de ses mesures.
594 av. J.-C., une nouvelle crise sociale déchire la cité. D’une part, une classe de marchands et d’artisans, enrichis par le développement du commerce, souhaite participer au gouvernement de la cité, jusque-là monopolisé par l’aristocratie des Eupatrides. D’autre part, les petits propriétaires fonciers, écrasés de dettes, risquent la saisie de leurs terres et la réduction en esclavage. Solon, devenu archonte, est donc désigné comme arbitre pour ramener la paix sociale dans la cité. Il commence par abolir les dettes, l’esclavage pour dette, et rend leurs terres aux paysans spoliés. Les citoyens sont alors répartis en quatre classes censitaires, selon leur niveau de richesse. Les citoyens les plus riches gardent la prééminence et possèdent davantage de droits politiques que les autres. L’Aréopage, où siègent les anciens archontes, leur permet de garder la main sur la cité. Cependant, ils doivent aussi contribuer davantage au financement de la cité avec la mise en place des liturgies. En outre, les thètes, les citoyens les plus pauvres de la cité sont exemptés d’impôts et de service militaire. Enfin, la nature collégiale du pouvoir est renforcée avec l’établissement d’une assemblée délibérative de quatre cents membres et un tribunal commun à tous les citoyens, l’Héliée. Les magistrats ne sont plus désignés par l’Aréopage mais tirés au sort par le conseil des Quatre-Cents.

« Plus que la participation des citoyens à la confection des lois, c’est plutôt dans le contrôle des élites politiques que réside la dimension véritablement démocratique du système. »

507av. J.-C., trois ans après la chute du régime tyrannique, le parti démocrate, mené par Clisthène, un aristocrate, parvient au pouvoir. Les réformes radicales mises en place par Clisthène fondent l’isonomie, l’égalité politique entre les citoyens. Pour ce faire, il procède à une refondation complète de la division administrative du territoire afin de regrouper tous les citoyens en dix tribus, démantelant ainsi les anciennes solidarités locales et claniques. Il fait de l’Ecclésia, l’assemblée de tous les citoyens athéniens, la source première du pouvoir politique. Au sein de cette assemblée, qui se réunit sur la Pnyx, tout citoyen a le droit de prendre la parole et de voter les lois. Un autre conseil, la Boulê se charge d’administrer la cité et d’exécuter les décisions de l’Ecclésia. La Boulê est composée de cinq-cents membres, soit cinquante délégués tirés au sort dans chaque tribu. L’année étant divisée en dix mois, les cinquante délégués de chaque tribu exercent collectivement la ma­gistra­ture de prytanes pour
une durée de trente-six jours. Durant ce mandat, ils président à l’organisation pratique de la vie politique et résident en permanence à Athènes, où ils sont logés aux frais de la cité. Aux côtés des dix ar­chontes qui assurent les magistratures principales, dix stratèges sont respectivement élus par les dix tribus de la cité afin de prendre en charge la défense de la cité. Enfin, pour limiter le risque de dérive personnelle du pouvoir, une nouvelle procédure, nommée ostracisme, est mise en place. Elle permet de suspendre les droits civiques d’un citoyen soupçonné d’aspirer à la tyrannie et de prononcer son exil pour une période de dix ans.

« La manière dont le peuple athénien contrôlait ses magistrats était donc sans commune mesure avec ce que l’on peut connaître dans nos démocraties représentatives. »

En réalité, le passage de l’isonomie à la démocratie se fait progressivement dans la première moitié du Ve siècle et d’autres législateurs démocrates comme Éphialtès ou Périclès vont renforcer l’importance du pouvoir populaire. C’est ainsi que l’Aréopage, antique assemblée aristocratique de la cité, voit son pouvoir durablement décliner sous les attaques du parti démocrate. Le pouvoir des archontes, qui ne se recrutaient alors que dans la première classe censitaire, est progressivement neutralisé à partir de 486 av. J.-C. lorsque ceux-ci sont désignés par tirage au sort. Dès lors, ce sont les stratèges, élus pour un an, parmi tous les citoyens, qui concentrent l’essentiel du pouvoir des magistrats. De manière analogue, alors que les citoyens les plus modestes rechignaient à quitter les champs pour participer à la vie politique de la cité, ne pouvant se permettre de perdre une journée de travail, Périclès fait voter l’octroi d’une indemnité journalière. Cette mesure, nommée mistophorie, permet d’encourager la participation politique des citoyens les plus pauvres, tout en les affranchissant des liens de dépendance qu’ils pouvaient entretenir avec les plus riches.
Bien entendu, il convient de nuancer ce tableau. Comme dans tout régime démocratique, le pouvoir politique est l’apanage exclusif des citoyens. Les métèques, c’est-à-dire les nombreux étran­gers qui peuplent Athènes, sont exclus de l’exercice politique. Il en va de même de la grande concentration d’esclaves, sur laquelle re­pose la société athénienne. Enfin, si elles ne sont pas totalement absentes de la vie pu­blique, les femmes des citoyens sont ce­pen­dant également exclues de la vie politique. Ainsi, au milieu du Ve siècle, sur une population to­tale de deux cent cinquante mille à trois cent mille personnes, les citoyens athéniens sont au nombre de quarante mille. En outre, à Athènes aussi, on peut relativiser l’importance de la participation du peuple aux séances de l’Ecclésia. Les travaux des archéologues ont montré que la Pnyx, où se réunissait l’assemblée des citoyens, pouvait contenir aux alentours de six mille citoyens.

Caractéristiques fondamentales du modèle athénien
Plus que la participation des citoyens à la confection des lois, c’est plutôt dans le contrôle des élites politiques que réside, pour un chercheur comme Vincent Azoulay, la dimension véritablement démocratique du système. Même s’il n’existe pas de restriction censitaire pour être élu stratège, seuls les citoyens les plus riches disposent des fonds, de la formation rhétorique et des réseaux nécessaires pour remporter les élections. Dès lors, le contrôle de leur action revêt une dimension fondamentale. Les mandats se limitent à un an et les magistrats sont soumis à reddition de comptes, aussi bien en cours de charge qu’à la fin du mandat. Les différentes procédures de reddition de comptes, nommées euthynai, portaient aussi bien sur la gestion financière et administrative du magistrat que sur tout incident intervenu durant son mandat. Chaque citoyen pouvait ainsi engager une procédure civile ou criminelle contre un magistrat à sa sortie de charge, en allant présenter sa plainte à l’euthyne, sur l’agora. Dans le cas des stratèges, il y avait en plus un vote à l’Ecclésia en cours de charge afin de déterminer s’il s’acquittait bien de ses fonctions. La manière dont le peuple athénien contrôlait ses magistrats était donc sans commune mesure avec ce que l’on peut connaître dans nos démocraties représentatives. À ces mécanismes s’ajoute l’ostracisme qui représente une autre procédure de contrôle des élites politiques. Deux votes ont lieu à quelques mois d’écart, d’abord pour savoir s’il est nécessaire d’entamer une procédure d’ostracisme puis pour désigner le nom de la personne à exclure. Bien entendu, il s’agit souvent pour une faction d’écarter un rival gênant. Parti aristocratique et parti démocrate ont ainsi temporairement perdu plusieurs de leurs chefs à l’issue d’une opération politique menée par leurs rivaux. L’élément important ici est que le vote s’effectuait sur l’agora et qu’un quorum de six mille citoyens était nécessaire afin d’en valider le résultat. On sait, par ailleurs, grâce au témoignage de Plutarque, que des citoyens ruraux, peu au fait de la vie publique athénienne, faisaient le déplacement pour l’occasion. La procédure représentait donc un temps fort de la vie politique athénienne et suscitait une affluence plus large que les séances de l’Ecclésia.
Le tirage au sort est envisagé aujourd’hui comme un autre moyen de limiter le pouvoir des représentants politiques. Il faut préciser que sur les sept cents charges de magistrats nécessaires à l’administration de la cité, près de six cents étaient attribuées par tirage au sort. Cela étant, la plupart de ces magistratures étaient de nature collégiale et c’était la charge élective de stratège qui polarisait la lutte politique. Bien plus, le tirage au sort ne portait pas sur tous les citoyens âgés de plus de 30 ans mais uniquement sur les volontaires. Il fallait donc, au préalable, être candidat au tirage au sort pour avoir une chance d’être désigné. Enfin, les citoyens désignés étaient soumis à une vérification légale à leur entrée en charge et subissaient les euthynai comme tous les magistrats.

« Est alors en vigueur à Athènes l’idée qu’un savoir ou une expertise ne saurait justifier l’exercice du pouvoir. »

Un autre aspect fondamental du modèle athénien est son rapport à l’esclavage. La démocratie athénienne est l’une des premières grandes sociétés esclavagistes et son fonctionnement repose entièrement sur l’exploitation d’une masse d’esclaves. Ce qui se conçoit aisément en matière économique ou domestique atteint une certaine singularité dans le domaine politique. La cité dispose ainsi d’esclaves publiques dont le sort n’a rien à avoir avec les esclaves privés. Ceux-ci peuvent posséder d’autres esclaves et sont parfois honorés par la cité car ils ont en charge plusieurs aspects cruciaux de son fonctionnement administratif. Cette utilisation ne doit rien au hasard mais elle est, comme l’a montré Paulin Ismard, intrinsèquement liée au fonctionnement du régime démocratique. Est alors en vigueur à Athènes l’idée qu’un savoir ou une expertise ne saurait justifier l’exercice du pouvoir. C’est ce qui vaut les critiques qu’adresse Platon à la démocratie athénienne, qualifiée de régime des ignorants et des incompétents. Or c’est précisément pour cette raison que certaines expertises de haut niveau sont confiées à des esclaves publiques. La cité est ainsi en mesure de mettre au service de ses citoyens, constitués en groupe, par définition, « incompétent », un savoir collectif à même de guider leur délibération. Voilà une dimension particulièrement éclairante à l’heure où des vérités économiques inaccessibles sont imposées aux simples citoyens conçus comme trop profanes.

« L’ostracisme représente une autre procédure de contrôle des élites politiques. »

Enfin, les productions culturelles de la cité apportent également un éclairage intéressant sur le fonctionnement démocratique. Avec plus de dix mille places, le théâtre peut également être envisagé à l’aune du politique. Les comédies d’un Aristophane raillent ainsi explicitement les dirigeants de la cité quand les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide donnent corps aux principes fondamentaux du régime démocratique tels l’isegoria. Christophe Pébarthe a ainsi montré comment des tragédies comme Œdipe roi ou Antigone peuvent trouver un écho particulier dans un régime où l’on suppose, avant toute chose, une égalité de raison entre les citoyens.
La démocratie athénienne est donc un régime encore exotique, à bien des égards, pour nous. Si nous pouvons légitimement tenir en horreur certaines de ses caractéristiques, d’autres mécanismes pourraient, au contraire, constituer une source d’inspiration précieuse afin de refonder une Ve République de plus en plus contestée.

Mickaël Bouali est historien. Il est doctorant en histoire antique à l'université Bordeaux-Montaigne. 

Cause commune n° 18 • juillet/août 2020